L'ère open : les grandes étapes






1967-1968 : la création de la WCT et les débuts de l'ère open


Les joueurs de tennis souffrirent longtemps d'un dilemme entre l'amateurisme des Grands Chelems et le professionnalisme lucratif qui leur fermait néanmoins la porte des tournois les plus prestigieux, coupe Davis comprise. Car à partir des années 1930, les joueurs souhaitant vivre de leur sport purent devenir professionnel et quitter le circuit amateur qui avait souvent fait leur gloire. Bill Tilden, Henri Cochet, Jean Borotra et Donald Budge furent les premiers grands champions à se laisser séduire par les sirènes du professionnalisme une fois qu'ils estimaient avoir fait leur temps dans la grande histoire du tennis. Tant qu'ils monopolisaient l'attention du grand public, les Grands Chelems et la coupe Davis pouvaient survivre. Mais un jour, un promoteur privé - qui avait déjà fait ses preuves dans d'autres sports comme le football américain ou le base-ball - rencontra un tel succès populaire avec ses coméptitions parallèles que la crise devint inévitable. Les tournois historiques dans leur configuration du moment n'allaient pas pouvoir rivaliser avec la WCT.

Fondée en 1967 par le riche homme d'affaires texan Lamar Hunt, la World Championship Tennis, dont le sigle WCT prononcé à l'anglaise donne le jeu de mot "W-City", est une organisation qui fut créée selon les voeux de l'ancien golfeur Dave Dixon dans le but de promouvoir le tennis. En appâtant les meilleurs joueurs du monde, la WCT devint rapidement un concurrent direct de la Fédération Internationale (l'ILTF) en charge de la gestion des tournois amateurs et notamment des Grands Chelems. En septembre 1967, les huit signataires de la première heure, qu'on surnomma les "Handsome Eight", comprenez les huit beaux gosses, venus des quatre coins du globe, appartenaient au giron du tennis : les amateurs Cliff Drysdale, Nikola Pilic, Tony Roche, Roger Taylor, John Newcombe, ainsi que des joueurs déjà professionnels depuis longtemps : Pierre Barthès, Dennis Ralston et Butch Buchholz. Le succès d'abord mitigé prit de l'ampleur sous la houlette du seul Lamar Hunt dès 1969. Cette nouvelle concurrence força la Fédération à remettre en question un principe ancestral : la fermeture des tournois du Grand Chelem aux joueurs professionnels. Comme hormis les joueurs des pays de l'Est, il ne restait plus grand monde pour ne pas signer de contrat alléchant avec la WCT, les tableaux de Roland Garros, Wimbledon ou Forest Hills allaient vite se dégarnir !

C'est pourquoi le président de la Fédération Internationale décida en mars 1968 d'admettre désormais les joueurs professionnels dans les tournois du Grand Chelem. Roland-Garros sera le premier Grand Chelem à entrer dans l'ère "open". Les choses restent cependant à harmoniser : Ashe remporte l'US Open, mais il n'est pas encore professionnel et ne touche que les quelques dollars versés par sa fédération alors que celui qu'il bat en finale Tom Okker repart avec la somme rondelette de 14 000 dollars, la prime promise par la WCT au meilleur de ses représentants dans le tournoi new-yorkais !




1973 : l'affaire Pilic et l'essor de l'ATP


En 1973, Nikola Pilic a déjà 34 ans quand la coupe Davis s'ouvre enfin aux joueurs professionnels. Le joueur yougoslave peut donc désormais y participer, mais il ne trouve pas son intérêt à jouer le match du premier tour. Pilic snobe l'épreuve, préférant disputer un tournoi de la WCT richement doté du côté de Las Vegas. Résultat : la Yougoslavie est éliminée par la Nouvelle-Zélande.  Amère, la Fédération yougoslave ne se prive pas de faire porter le chapeau à ce joueur récalcitrant qui, pour l'exemple, sera durement sanctionné : au prétexte que Pilic n'aurait pas respecté son engagement à défendre les couleurs de son pays en coupe Davis, la Fédération Yougoslave lui interdit toute compétition sur le circuit national lors des neuf prochains mois. Mais l'affaire prend une autre tournure quand la Fédération Internationale consultée par Belgrade ramène la peine à un mois de suspension à compter de la fin des Internationaux de France, approuvant donc dans l'esprit la sanction disciplinaire des autorités yougoslaves. Faites le calcul : Pilic ne pourra donc pas participer au tournoi de Wimbledon. La clémence de l'ITF n'est donc pas suffisante pour calmer les esprits. Pilic est banni par les instances officielles, et le mouvement contestataire prend de l'ampleur parmi ses pairs. A Rome, les organisateurs du tournoi paniquent et obtiennent in extremis la permission de la Fédération italienne : Pilic est accepté dans le tableau !  Mais Wimbledon lui reste fermé. Finalement ce sont plus de 80 joueurs de l'ATP qui par solidarité avec Pilic refusent de s'aligner dans le Grand Chelem britannique. La Fédération Internationale se montre inflexible face aux menaces des joueurs emmenés par Cliff Drysdale, le président de l'Association des Tennismen Professionnels (ATP) créée en 1972 : jamais Grand Chelem n'avait subi un boycott d'une telle ampleur. Et la Fédération sait qu'elle doit composer désormais avec un nouveau partenaire : l'ATP, le syndicat des joueurs professionnels, qui quelques semaines plus tard créera d'ailleurs son propre classement international ...

Ilie Nastase et Roger Taylor furent les rares membres de l'ATP à passer outre la consigne de leur syndicat. Le Roumain, officiellement amateur et donc dépendant de sa fédération, préféra faire le déplacement à Wimbledon, et l'Anglais a sans doute voulu défendre le tournoi de sa patrie et avant tout honorer son public. Au regard de
l'histoire du sport, il aurait été embarrassant que l'un de ces deux champions profite du boycott pour remporter Wimbledon.  "Heureusement", Roger Taylor terminera en demi-finale, battu par Kodes en cinq sets. Nastase quant à lui se fit sortir (volontairement ?) par le modeste Sandy Mayer dès les huitièmes, mais il ira tout de même chercher le trophée en double avec le jeune Jimmy Connors ! Celui-ci et Björn Borg profitèrent de cette édition controversée pour entériner la passation de pouvoir avec les gloires vieillissantes. C'est finalement Kodes, un joueur amateur des pays de l'Est, qui remporta l'épreuve, et qui souleva le trophée avec un sourire poli. Personne n'était dupe. L''affaire Pilic permit à l'ATP de prendre son essor, se libérant du joug de l'ITF avec qui elle trouvera un terrain d'entente, mais une nouvelle crise se profile à l'horizon 1974 : celle des Intervilles américains.



1974-1978 : les compétitions "Intervilles"

La manne de dollars circulant dans le monde du tennis suscitait déjà depuis quelques années les convoitises de riches promoteurs privés d'Amérique du Nord, comme Lamar Hunt fondateur de la très renommée WCT. La création de l'ATP en 1972 permit de renforçer les droits des joueurs professionnels, des compromis ayant été trouvés pour harmoniser les intérêts des uns et des autres parmi les principaux acteurs, joueurs et dirigeants. Mais en 1972 l'homme d'affaires Chuck Reichblum se démarqua lui aussi en inventant un nouveau concept qui défigura le tennis, par une pratique assez éloignée des règles ancestrales que l'on connaît. Dans une nouvelle compétition appelée Intervilles, le tennis est devenu un sport d'équipe, où chaque joueur tente de gagner le plus de jeux possibles, et où on fait les comptes à l'issue des cinq matchs (1 simple messieurs, 1 simple dames, 1 double messieurs, 1 double dames, et 1 double mixte) pour désigner l'équipe victorieuse. Pendant les rencontres, on n'annonce plus 15, 30, 40, mais on compte à partir de 1, 2, 3 et jusqu'à 7, car le premier joueur arrivé à 7 gagne le jeu, même avec un point d'écart. Le changement de côté tous les deux jeux est supprimé, etc. Bref, des innovations qui n'étaient pas du goût de tout le monde.

Arthur Ashe et Stan Smith critiquèrent ouvertement ce "nouveau jeu de balles", mais les autres grands joueurs, emmenés par Billie Jean King y voyaient avant tout un moyen de s'enrichir facilement, car les contrats proposés par la toute nouvelle World Team Tennis et le cadre dans lequel les tournois se disputaient avaient de quoi attirer les joueurs : des stades de 50.000 spectateurs pour des shows à l'américaine, effets garantis ! Mais cette initiative audacieuse fit de l'ombre aux tournois du Grand Chelem qui eux ne pouvaient guère accueillir plus de 18.000 visiteurs un jour de finale. Si Wimbledon
du fait de sa place dans le calendrier fut pour le moment encore épargné par cette concurrence soudaine, il en allait tout autrement pour Roland-Garros, touché de plein fouet par la rivalité des attractives Intervilles organisées par la WTT en même temps que la quinzaine parisienne. Le président de la Fédération Française Philippe Chatrier prit le taureau par les cornes, et déclara une guerre ouverte à la WTT, en décrétant que quiconque signerait des contrats pour disputer les Intervilles serait banni de Roland-Garros. L'Américain Jimmy Connors faisait partie de ces nombreux joueurs qui avaient pris des engagements avec la WTT, et il fut donc interdit de disputer les Internationaux de la Porte d'Auteuil. Et voilà comment une affaire de gros sous a pu empêcher un champion de la trempe de Connors de tenter le mythique Grand Chelem qui était cette année là particulièrement à sa portée. En 1976, ce fut le tour de Nastase d'être victime de cette guerre entre la WTT et la FFT. En 1977, Borg himself ne put lui non plus se rendre à Roland-Garros pour les mêmes raisons que Connors en 1974. Chaque année, Roland se voyait ainsi décapité d'un ou deux ténors du circuit. Philippe Chatrier ne céda jamais, et il fut déclaré vainqueur de ce long combat de cinq ans, puisque fin 1978 la WTT déposa le bilan.



1990 : un circuit unique : l'ATP Tour

Désormais l'ATP gère le circuit sans partage, et les règles pour établir le classement ATP sont beaucoup plus claires  Une soixantaine de tournois dans la saison, tous affiliés à une catégorie bien précise. Toutes les autres compétitions sont sous le contrôle de l'ITF : Grands Chelems, coupe Davis, et les tournois du circuit secondaire : tournois challengers et tournois futures.

Sur le circuit principal il faut désormais distinguer trois catégories :
les tournois ATP 250, les tournois ATP 500, les tournois ATP World Tour Masters 1000 (appelés à cette époque les Championship Series), neuf tournois auxquels il convient d'ajouter les ATP Finals, plus communément appelés Masters qui regroupent les 8 meilleurs joueurs de la saison.